le symbole, une expérience sans exemple
leçon du vendredi 17 janvier 2003
Pour qu'il y ait exemple, il faut qu'il y ait concept, car il n'y a que d'un concept qu'il peut y avoir un exemple. Or, il se trouve qu'il y a des expériences qui ne peuvent s'exprimer par aucun concept. Telle est l'expérience du beau. De quoi l'expérience du beau est-elle l'expérience ? Non pas d'une qualité. L'expérience du beau n'est pas l'expérience d'une qualité de l'objet ; il s'agit d'une expérience entièrement intérieure au sujet : il s'agit de l'expérience que fait le sujet d'une situation où la faculté de sentir et la faculté de penser lui paraissent faites l'une en vue de l'autre ; cela veut dire trois choses. Premièrement, la faculté de penser est conforme à une fin qui est la faculté de sentir, puisqu'à l'occasion de « la fleur est belle », elle pense à plein de belles choses, qu'elle ne saurait exprimer. Plein de concepts se présentent à la faculté de penser, mais aucun ne parvient à déterminer le jugement, qui est une liaison entre la faculté de penser et la faculté de sentir. Deuxièmement, la faculté de sentir, à son tour, est conforme à une fin qui est la faculté de penser. La faculté de penser est bien contente de penser. Troisièmement, le plus important : c'est dans cette double conformité réciproque que s'instaure un accord, entre les deux facultés, qui est, lui-même, conforme à une fin, et en vue de quoi il y a cette fin, on ne le sait pas; il y a une fin, mais on ne la connaît pas. On ne connaît pas cette fin, car on n'a pas le concept. Par exemple, je rentre chez quelqu'un et je vois un objet bizarre. Mais à quoi sert-il ? On ne sait pas ; c'est une finalité sans fin. Ça doit bien servir à quelque chose, mais on ne sait pas à quoi. C'est une finalité objective, mais sans fin.
L'expérience du beau, c'est une expérience qui ressemble à la précédente ; nous sommes en présence de quelque chose dont on voit bien qu'il sert à quelque chose, mais on ignore à quoi. Cette fois, ce n'est pas un outil, mais le sujet lui-même. Qu'est-ce qui autorise à dire que le sujet est conforme à une fin? C'est que le sujet est l'unité problématique d'une dualité. Une dualité des facultés : l'une est la faculté de sentir, l'autre, la faculté de penser. La déchéance humaine consiste en ceci que la scission, entre la faculté de sentir et la faculté de penser, est irrémédiable. Seul, Dieu peut la réparer. Platon, dans le Banquet, explique qu'il y a des êtres humains de trois sexes. L'être humain primordial a donc deux organes sexuels, deux organes féminins, deux organes masculins, ou un organe féminin et un organe masculin. Il y a donc trois sexes. Là, se produit le péché originel : ils montent à l'assaut de l'Olympe ; ils se prennent, eux-mêmes, pour des dieux ; c'est un péché d'orgueil. La divinité décide de les punir et coupe chaque être humain en deux, ce qui va avoir pour conséquence que les deux moitiés séparées partent l'une à la rencontre de l'autre. Seulement, un orgasme indéfiniment prolongé peut conduire à la mort. C'est pourquoi la divinité fait preuve d'astuce en inventant l'éjaculation, qui met un terme à l'orgasme. La fonction de l'éjaculation est donc d'interrompre l'orgasme : « Chaque moitié, en manque de sa moitié, cherchait à s'y unir et, se jetant les bras autour du cou, s'enlaçant mutuellement, sous l'effet du désir de se fondre, elles mouraient les unes après les autres de détresse et des négligences auxquelles les exposait leur refus de faire quoi que ce soit l'une sans l'autre. Lorsque mourait l'une des moitiés, l'autre subsistant, celle qui subsistait en
cherchait toujours une autre et s'y enlaçait, peu importait qu'elle tombât sur la moitié d'une femme primitive, correspondant à ce que nous appelons, aujourd'hui, une femme, ou sur celle d'un homme : et, ainsi, elles mouraient les unes après les autres. Alors, les prenant en pitié, Zeus fait preuve d'une nouvelle astuce en retournant leurs organes génitaux sur le devant. Jusque-là, en effet, on les avait du côté extérieur, et l'on engendrait et enfantait, non les uns dans les autres, mais dans la terre, comme les cigales. Il les déplaça donc, de cette façon, sur le devant du corps et fit passer la génération par ces organes, comme une chose qui se passe entre deux êtres, par le mâle, dans la femelle, ce, afin qu'au cours de l'union, à la fois, lorsqu'un homme rencontre une femme, il y ait génération et renouvellement de l'espèce, et même, lorsqu'un mâle rencontre un mâle, que se produise, dans l'union, la plénitude de la satisfaction, que les amants finissent par s'interrompre, retournent à leurs œuvres et s'occupent de leur vie courante. Et, depuis lors, l'Eros qu'ils éprouvent les uns pour les autres est installé à demeure chez les humains, recollant les morceaux de l'antique apparence, s'ingéniant à faire un à partir de deux et à restaurer l'apparence humaine. ».
Lorsqu'on dit : un orgasme indéfiniment prolongé dégage une intensité telle qu'aucun individu normalement constitué ne le pourrait supporter, on laisse entendre, par là, qu'on ne supporte pas l'orgasme, donc, on a peur de l'orgasme, donc, c'est l'hystérie. L'hystérie, c'est la croyance que la fin et les moyens sont séparés. Pour qu'il y ait jouissance, dans ces conditions, il faut qu'il y ait, d'abord, déplaisir ; le sentiment de plaisir qui accompagne la détente suppose une tension préalable. Aussi, ce sont, typiquement, les hommes qui séparent les moyens (l'érection) et la fin (l'éjaculation). Par conséquent, moyens et fins sont séparés, tout comme déplaisir et plaisir sont séparés, décalés. La détente est accompagnée de plaisir et la tension est accompagnée de douleur. Le plaisir, c'est le sentiment qui accompagne la disparition de la douleur. Aristippe de Cyrène dit que cette conception platonicienne, où le plaisir est le sentiment qui accompagne la suppression d'un écart à l'équilibre (tension veut dire : écart à l'équilibre, et détente veut dire : suppression de l'écart à l'équilibre, donc un plaisir catastématique n'est pas différent d'un retour à l'équilibre), est celle d'un individu malade, qui n'a jamais réussi à éprouver d'orgasme. C'est pourquoi il confond l'éjaculation et l'orgasme. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont jamais connu d'orgasme. Platon dit que la baise fait plaisir, parce que, quand on baise, on retrouve l'unité primordiale de l'être humain primordial avec ses deux sexes : « Voilà qu'ils connaissent les frissons sublimes de l'amour, de la tendresse et de la sensualité et ne supportent plus, pour ainsi dire, de se séparer l'un de l'autre ne fût-ce qu'un seul instant... Et telle en est donc la raison, que telle était notre antique apparence et que nous étions alors des êtres entiers, et le terme même d'Eros exprime la quête de ce tout perdu. ». L'amour, c'est la nostalgie de l'unité perdue.
Autrement dit, l'amour a à voir avec le symbole. Un symbole, c'est deux moitiés qui s'emboîtent parfaitement, en d'autres termes, c'est la relation qui lie la faculté de penser et la faculté de sentir. Donc, le beau, c'est l'expérience à l'occasion de laquelle les deux moitiés d'une assiette cassée s'emboîtent l'une dans l'autre ; l'unité primordiale, c'est l'assiette entière. Quand je vois quelque chose qui est beau, je conçois qu'un jour ma faculté de penser et ma faculté de sentir pourront se retrouver. Donc, l'expérience du beau, c'est l'espoir de retrouver son unité primordiale, par-delà son unité perdue. La déchéance humaine, c'est l'expérience de la scission ; le beau, c'est la seule façon de retrouver mon unité primordiale. La fleur, c'est le symbole de cette expérience que je fais, où la faculté de penser et la faculté de sentir se réconcilient. C'est un symbole, et non un exemple, parce que c'est une expérience qui tend vers une fin, sans que je sache laquelle, parce qu'il n'y a pas de concept. Donc, « une belle fleur » n'a pas de concept, mais aussi n'est pas un exemple ; donc, c'est un symbole ; c'est l'exemple de ce dont il n'y a pas d'exemple. En grec, symbole, c'est le plat cassé en deux, dont les moitiés s'emboîtent exactement l'une dans l'autre ; donc, les deux moitiés du plat, ce sont la faculté de sentir et la faculté de penser, qui sont les deux moitiés d'un être primordial dont l'unité s'est perdue ; cette unité est définitivement perdue et on ne peut pas la restaurer telle quelle ; tout ce qu'on peut espérer, c'est que la faculté de sentir et la faculté de penser se souviennent de leur origine commune et s'aperçoivent qu'elles sont faites l'une en vue de l'autre : « Se remémorer cette condition, dans notre état présent, n'est pas toujours facile, que ce soit pour toutes ces âmes qui, précédemment, n'ont entrevu l'au-delà que l'instant d'une déchirure, ou pour celles qui, tombées ici-bas, en ressentent une telle détresse que, poussées là où il ne faut pas par de certaines fréquentations, elles arrivent à l'oubli des objets sacrés qu'elles ont, jadis, contemplés. Il reste donc un petit nombre qui dispose d'une faculté suffisante de mémoire ; celles-ci, lorsqu'elles aperçoivent un objet qui ressemble à ce qui est au-delà, sont prises de frissons et sont transportées hors d'elles-mêmes, sans comprendre ce qui leur arrive, parce qu'elles ne le discernent pas parfaitement. Sans doute, de ce qui est beau, comme des autres objets de leur vénération, loin qu'il en reste grande lueur dans ce qui leur ressemble ici, avec leurs sens offusqués, peu nombreux sont ceux d'entre nous qui, confrontés aux copies, y discernent, malaisément, la figure de ce qui s'y trouve reproduit. En revanche, ils avaient pu, jadis, entrevoir une beauté éclatante, lorsque, parmi un cortège bienheureux, ils avaient entrevu, cheminant à la suite de Zeus, dans notre cas, de quelque autre dieu, pour d'autres, une vision et un spectacle ravissants et s'initiaient aux mystères auxquels on peut, légitimement, reconnaître la vertu d'un ravissement extrême, qui nous faisaient entrer en transes, étant entièrement indivis nous-mêmes et insensibles à tous ces malheurs qui nous attendaient dans la suite, admis, comme nous l'étions, à ce qui, dans l'éclat du jour, s'offre dans une vision indivise, pure, intangible et radieuse, resplendissants nous-mêmes et dépourvus de cette marque qu'aujourd'hui, n'est-ce pas, nous traînons avec nous et appelons notre corps, enchaînés comme nous sommes à la façon d'une huître. Tel est donc le tribut d'amour que nous payons à la mémoire, grâce à laquelle la nostalgie de ce qui fut jadis a fait que nous nous soyons si longuement étendu. Pour la beauté, comme nous disions, lorsqu'elle était dans la compagnie des autres, elle resplendissait de lumière, mais, une fois arrivés ici, nous avons pu nous rendre compte que, par l'intermédiaire du sens le plus intense que nous possédions, elle continuait de briller d'une lumière très intense. Car, parmi nos sens, c'est la vision qui traverse le corps de la manière la plus perçante. Cette vision, l'intelligence n'y recourt point, car cela donnerait lieu à des amours terribles, si elle produisait, en quelque sorte, d'elle-même une image intense et l'offrît à la vision, et, pareillement, tous les autres objets aimés. Mais, en réalité, seule, la beauté a eu cette chance, si bien qu'elle est plus immédiate, et plus facile à aimer. ». Elles ne peuvent donc s'en apercevoir que lorsqu'elles se représentent un objet qui est beau. Dans ce cas, lorsqu'on est en présence d'un objet qui est beau, les facultés de sentir et de penser entrent dans un rapport où elles deviennent, réciproquement, moyen et fin, l'une de l'autre. Cette relation qui s'instaure entre la faculté de penser et la faculté de sentir est un jugement et ce jugement se traduit par la formule : « Cela est beau ».
Il est clair que, dans ces conditions, la faculté de penser et la faculté de sentir ne retrouvent pas vraiment leur unité perdue, mais leur relation réfléchit, dans l'élément de la faculté de juger, une unité qui est le symbole de leur unité perdue, et cette unité symbolique est l'unité dans laquelle s'unifient ou se lient les parties de l'objet déclaré beau. Une belle fleur est
l'unité d'une multiplicité telle qu'à l'occasion de cette unité la faculté de penser et la faculté de sentir se souviennent de leur unité perdue, qui est, aussi, leur destination finale. Mais, tout en prenant conscience de cette destination finale, la faculté de penser et la faculté de sentir demeurent dans une incertitude fondamentale quant à la nature et quant au contenu de cette destination finale, c'est-à-dire, elles ne savent pas à quelle expérience cela pourrait correspondre. Elles savent qu'elles ont une destination finale, mais ne savent pas quelle est cette destination finale. Elles ne peuvent faire cette expérience que sur un mode symbolique, c'est-à-dire, elles se disent que, si une fleur est belle, c'est qu'elle est capable de faire cette expérience à laquelle l'être humain est destiné. Le symbole, c'est donc l'exemple d'une expérience qui est sans exemple, c'est-à-dire une expérience à laquelle je suis destiné, mais que je suis incapable de faire à cause du péché originel.
L'expérience du beau, c'est une expérience qui ressemble à la précédente ; nous sommes en présence de quelque chose dont on voit bien qu'il sert à quelque chose, mais on ignore à quoi. Cette fois, ce n'est pas un outil, mais le sujet lui-même. Qu'est-ce qui autorise à dire que le sujet est conforme à une fin? C'est que le sujet est l'unité problématique d'une dualité. Une dualité des facultés : l'une est la faculté de sentir, l'autre, la faculté de penser. La déchéance humaine consiste en ceci que la scission, entre la faculté de sentir et la faculté de penser, est irrémédiable. Seul, Dieu peut la réparer. Platon, dans le Banquet, explique qu'il y a des êtres humains de trois sexes. L'être humain primordial a donc deux organes sexuels, deux organes féminins, deux organes masculins, ou un organe féminin et un organe masculin. Il y a donc trois sexes. Là, se produit le péché originel : ils montent à l'assaut de l'Olympe ; ils se prennent, eux-mêmes, pour des dieux ; c'est un péché d'orgueil. La divinité décide de les punir et coupe chaque être humain en deux, ce qui va avoir pour conséquence que les deux moitiés séparées partent l'une à la rencontre de l'autre. Seulement, un orgasme indéfiniment prolongé peut conduire à la mort. C'est pourquoi la divinité fait preuve d'astuce en inventant l'éjaculation, qui met un terme à l'orgasme. La fonction de l'éjaculation est donc d'interrompre l'orgasme : « Chaque moitié, en manque de sa moitié, cherchait à s'y unir et, se jetant les bras autour du cou, s'enlaçant mutuellement, sous l'effet du désir de se fondre, elles mouraient les unes après les autres de détresse et des négligences auxquelles les exposait leur refus de faire quoi que ce soit l'une sans l'autre. Lorsque mourait l'une des moitiés, l'autre subsistant, celle qui subsistait en
cherchait toujours une autre et s'y enlaçait, peu importait qu'elle tombât sur la moitié d'une femme primitive, correspondant à ce que nous appelons, aujourd'hui, une femme, ou sur celle d'un homme : et, ainsi, elles mouraient les unes après les autres. Alors, les prenant en pitié, Zeus fait preuve d'une nouvelle astuce en retournant leurs organes génitaux sur le devant. Jusque-là, en effet, on les avait du côté extérieur, et l'on engendrait et enfantait, non les uns dans les autres, mais dans la terre, comme les cigales. Il les déplaça donc, de cette façon, sur le devant du corps et fit passer la génération par ces organes, comme une chose qui se passe entre deux êtres, par le mâle, dans la femelle, ce, afin qu'au cours de l'union, à la fois, lorsqu'un homme rencontre une femme, il y ait génération et renouvellement de l'espèce, et même, lorsqu'un mâle rencontre un mâle, que se produise, dans l'union, la plénitude de la satisfaction, que les amants finissent par s'interrompre, retournent à leurs œuvres et s'occupent de leur vie courante. Et, depuis lors, l'Eros qu'ils éprouvent les uns pour les autres est installé à demeure chez les humains, recollant les morceaux de l'antique apparence, s'ingéniant à faire un à partir de deux et à restaurer l'apparence humaine. ».Lorsqu'on dit : un orgasme indéfiniment prolongé dégage une intensité telle qu'aucun individu normalement constitué ne le pourrait supporter, on laisse entendre, par là, qu'on ne supporte pas l'orgasme, donc, on a peur de l'orgasme, donc, c'est l'hystérie. L'hystérie, c'est la croyance que la fin et les moyens sont séparés. Pour qu'il y ait jouissance, dans ces conditions, il faut qu'il y ait, d'abord, déplaisir ; le sentiment de plaisir qui accompagne la détente suppose une tension préalable. Aussi, ce sont, typiquement, les hommes qui séparent les moyens (l'érection) et la fin (l'éjaculation). Par conséquent, moyens et fins sont séparés, tout comme déplaisir et plaisir sont séparés, décalés. La détente est accompagnée de plaisir et la tension est accompagnée de douleur. Le plaisir, c'est le sentiment qui accompagne la disparition de la douleur. Aristippe de Cyrène dit que cette conception platonicienne, où le plaisir est le sentiment qui accompagne la suppression d'un écart à l'équilibre (tension veut dire : écart à l'équilibre, et détente veut dire : suppression de l'écart à l'équilibre, donc un plaisir catastématique n'est pas différent d'un retour à l'équilibre), est celle d'un individu malade, qui n'a jamais réussi à éprouver d'orgasme. C'est pourquoi il confond l'éjaculation et l'orgasme. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont jamais connu d'orgasme. Platon dit que la baise fait plaisir, parce que, quand on baise, on retrouve l'unité primordiale de l'être humain primordial avec ses deux sexes : « Voilà qu'ils connaissent les frissons sublimes de l'amour, de la tendresse et de la sensualité et ne supportent plus, pour ainsi dire, de se séparer l'un de l'autre ne fût-ce qu'un seul instant... Et telle en est donc la raison, que telle était notre antique apparence et que nous étions alors des êtres entiers, et le terme même d'Eros exprime la quête de ce tout perdu. ». L'amour, c'est la nostalgie de l'unité perdue.
Autrement dit, l'amour a à voir avec le symbole. Un symbole, c'est deux moitiés qui s'emboîtent parfaitement, en d'autres termes, c'est la relation qui lie la faculté de penser et la faculté de sentir. Donc, le beau, c'est l'expérience à l'occasion de laquelle les deux moitiés d'une assiette cassée s'emboîtent l'une dans l'autre ; l'unité primordiale, c'est l'assiette entière. Quand je vois quelque chose qui est beau, je conçois qu'un jour ma faculté de penser et ma faculté de sentir pourront se retrouver. Donc, l'expérience du beau, c'est l'espoir de retrouver son unité primordiale, par-delà son unité perdue. La déchéance humaine, c'est l'expérience de la scission ; le beau, c'est la seule façon de retrouver mon unité primordiale. La fleur, c'est le symbole de cette expérience que je fais, où la faculté de penser et la faculté de sentir se réconcilient. C'est un symbole, et non un exemple, parce que c'est une expérience qui tend vers une fin, sans que je sache laquelle, parce qu'il n'y a pas de concept. Donc, « une belle fleur » n'a pas de concept, mais aussi n'est pas un exemple ; donc, c'est un symbole ; c'est l'exemple de ce dont il n'y a pas d'exemple. En grec, symbole, c'est le plat cassé en deux, dont les moitiés s'emboîtent exactement l'une dans l'autre ; donc, les deux moitiés du plat, ce sont la faculté de sentir et la faculté de penser, qui sont les deux moitiés d'un être primordial dont l'unité s'est perdue ; cette unité est définitivement perdue et on ne peut pas la restaurer telle quelle ; tout ce qu'on peut espérer, c'est que la faculté de sentir et la faculté de penser se souviennent de leur origine commune et s'aperçoivent qu'elles sont faites l'une en vue de l'autre : « Se remémorer cette condition, dans notre état présent, n'est pas toujours facile, que ce soit pour toutes ces âmes qui, précédemment, n'ont entrevu l'au-delà que l'instant d'une déchirure, ou pour celles qui, tombées ici-bas, en ressentent une telle détresse que, poussées là où il ne faut pas par de certaines fréquentations, elles arrivent à l'oubli des objets sacrés qu'elles ont, jadis, contemplés. Il reste donc un petit nombre qui dispose d'une faculté suffisante de mémoire ; celles-ci, lorsqu'elles aperçoivent un objet qui ressemble à ce qui est au-delà, sont prises de frissons et sont transportées hors d'elles-mêmes, sans comprendre ce qui leur arrive, parce qu'elles ne le discernent pas parfaitement. Sans doute, de ce qui est beau, comme des autres objets de leur vénération, loin qu'il en reste grande lueur dans ce qui leur ressemble ici, avec leurs sens offusqués, peu nombreux sont ceux d'entre nous qui, confrontés aux copies, y discernent, malaisément, la figure de ce qui s'y trouve reproduit. En revanche, ils avaient pu, jadis, entrevoir une beauté éclatante, lorsque, parmi un cortège bienheureux, ils avaient entrevu, cheminant à la suite de Zeus, dans notre cas, de quelque autre dieu, pour d'autres, une vision et un spectacle ravissants et s'initiaient aux mystères auxquels on peut, légitimement, reconnaître la vertu d'un ravissement extrême, qui nous faisaient entrer en transes, étant entièrement indivis nous-mêmes et insensibles à tous ces malheurs qui nous attendaient dans la suite, admis, comme nous l'étions, à ce qui, dans l'éclat du jour, s'offre dans une vision indivise, pure, intangible et radieuse, resplendissants nous-mêmes et dépourvus de cette marque qu'aujourd'hui, n'est-ce pas, nous traînons avec nous et appelons notre corps, enchaînés comme nous sommes à la façon d'une huître. Tel est donc le tribut d'amour que nous payons à la mémoire, grâce à laquelle la nostalgie de ce qui fut jadis a fait que nous nous soyons si longuement étendu. Pour la beauté, comme nous disions, lorsqu'elle était dans la compagnie des autres, elle resplendissait de lumière, mais, une fois arrivés ici, nous avons pu nous rendre compte que, par l'intermédiaire du sens le plus intense que nous possédions, elle continuait de briller d'une lumière très intense. Car, parmi nos sens, c'est la vision qui traverse le corps de la manière la plus perçante. Cette vision, l'intelligence n'y recourt point, car cela donnerait lieu à des amours terribles, si elle produisait, en quelque sorte, d'elle-même une image intense et l'offrît à la vision, et, pareillement, tous les autres objets aimés. Mais, en réalité, seule, la beauté a eu cette chance, si bien qu'elle est plus immédiate, et plus facile à aimer. ». Elles ne peuvent donc s'en apercevoir que lorsqu'elles se représentent un objet qui est beau. Dans ce cas, lorsqu'on est en présence d'un objet qui est beau, les facultés de sentir et de penser entrent dans un rapport où elles deviennent, réciproquement, moyen et fin, l'une de l'autre. Cette relation qui s'instaure entre la faculté de penser et la faculté de sentir est un jugement et ce jugement se traduit par la formule : « Cela est beau ».
Il est clair que, dans ces conditions, la faculté de penser et la faculté de sentir ne retrouvent pas vraiment leur unité perdue, mais leur relation réfléchit, dans l'élément de la faculté de juger, une unité qui est le symbole de leur unité perdue, et cette unité symbolique est l'unité dans laquelle s'unifient ou se lient les parties de l'objet déclaré beau. Une belle fleur est
l'unité d'une multiplicité telle qu'à l'occasion de cette unité la faculté de penser et la faculté de sentir se souviennent de leur unité perdue, qui est, aussi, leur destination finale. Mais, tout en prenant conscience de cette destination finale, la faculté de penser et la faculté de sentir demeurent dans une incertitude fondamentale quant à la nature et quant au contenu de cette destination finale, c'est-à-dire, elles ne savent pas à quelle expérience cela pourrait correspondre. Elles savent qu'elles ont une destination finale, mais ne savent pas quelle est cette destination finale. Elles ne peuvent faire cette expérience que sur un mode symbolique, c'est-à-dire, elles se disent que, si une fleur est belle, c'est qu'elle est capable de faire cette expérience à laquelle l'être humain est destiné. Le symbole, c'est donc l'exemple d'une expérience qui est sans exemple, c'est-à-dire une expérience à laquelle je suis destiné, mais que je suis incapable de faire à cause du péché originel.
Par oyseaulx
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| 08/07/2006 21:52
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