L'expérience du beau est-elle une expérience où ce qui est représenté par la faculté de sentir n'est pas un exemple de ce qui est représenté par la faculté de penser ? Et pourquoi ce qui est représenté n'est-il pas un exemple, mais, seulement, un symbole ?
    Qu'est-ce que l'expérience du beau ? C'est l'expérience, non d'un exemple, mais d'un symbole, ou, plus rigoureusement, l'expérience d'un objet qui n'est pas envisagé comme un exemple, qui se présente sur le mode sensible, de ce qui est pensé, sur un mode logique, dans un concept, mais qui est envisagé, seulement, comme un symbole de quelque chose qui n'est pas pensable dans un concept. Il est clair qu'une belle fleur est l'objet de deux expériences possibles. Premièrement, l'objet d'un jugement logique, qui la détermine comme un exemple du concept de Rosacée, et, deuxièmement, d'un autre jugement, distinct du précédent, où l'on apprécie la rose pour sa beauté. Dans une expérience, pour qu'il y ait exemple, il faut qu'il y ait concept. Sera-ce le concept de Rosacée ? Non, l'attribut « beau » n'est pas pensé dans le concept de Rosacée, ni dans la connaissance botanique ; donc, ils ne peuvent pas m'apprendre que la rose est belle. Mais pourquoi y a-t-il symbole, alors qu'il n'y a pas exemple ? Parce que le jugement qui s'instaure entre la faculté de penser et la faculté de sentir, dans l'expérience du beau, ne repose pas sur un concept. Autrement dit, parce qu'il ne s'agit pas d'un jugement déterminant, où un sujet qui se présente sur un mode sensible et individuel est déterminé par un concept qui lui sert d'attribut. Dans le cas du jugement « Cette fleur est belle », le jugement n'est pas déterminant, mais réfléchissant. Cela veut dire qu'un jugement est, toujours, une relation qui s'instaure entre la faculté de sentir et la faculté de penser. Par exemple, j'entends un oiseau dans le ciel et, puis, je réfléchis : est-ce un corbeau ? une corneille ? je réfléchis un moment.
    Nous pouvons conclure que la blessure infligée par le péché originel peut être guérie, mais, uniquement, sur le mode symbolique. Cela veut dire que ça ne se passe pas dans le réel. On ne peut guérir cette blessure réellement, c'est-à-dire on ne peut pas faire que la faculté de penser et la faculté de sentir ne soient pas deux facultés distinctes chez l'être humain. Mais lorsqu'on fait l'expérience de la façon dont elles se réconcilient à l'occasion de la contemplation d'un objet déclaré beau, on a un avant-goût de ce qui nous attend au ciel. Le ciel, c'est d'avoir une faculté de penser qui se confond avec la faculté de sentir. C'est avoir l'expérience directe de ce qu'on pense. Si je fais immédiatement l'expérience de ce que je pense, cela veut dire que j'ai cessé de penser sous la forme de concepts, c'est-à-dire de penser des individus sous la forme de leurs genres et de leurs espèces. Si je ne pense pas par genres et par espèces, cela veut dire que je pense, directement, des individus. Alors que, dans la déchéance présente, je ne peux les penser que par l'intermédiaire de leurs concepts, qui en offrent une représentation seulement médiate.
    Qu'est-ce que la béatitude ? C'est la forme d'une pensée qui cesse d'être un concept et qui devient une idée. Ce qui vient après le péché originel, c'est la déchéance. La déchéance, c'est la dissociation des individus et des espèces. Une idée, c'est la forme dans laquelle on pense un contenu. Un concept, c'est cette forme, sans son contenu. Imaginons que l'intuition cesse d'être sensible. Autrement dit, on a troué l'espace et on va avoir une intuition. Non pas l'intuition spatiale de l'Esthétique transcendantale, mais l'intuition de ce que l'espace vous cache. Dans la béatitude, on franchit l'écran de l'espace et on arrive à ce qu'il y a derrière, c'est-à-dire à la réalité et, là, il y a, là, une intuition hors de l'espace. Il y une autre forme de penser, qui n'est plus un concept. Dans la béatitude, il n'y a plus qu'une seule faculté de connaître, qui est une faculté de penser, mais une faculté de penser qui est une faculté qui intuitionne. C'est une seule et même représentation, une pensée qui intuitionnne, ou une intuition qui pense. Cette béatitude, nous ne pouvons pas en avoir l'expérience réelle, ici-bas, mais nous pouvons en avoir l'expérience symbolique, qui est l'expérience du beau. Le beau est une promesse du ciel.

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