la fontaine d'Oubli
leçon du vendredi 27 septembre 2002
Dans le Phédon, les lignes 70 d 6 à e 8 exposent les conditions qui devraient être remplies pour que l'âme fût immortelle. Ces conditions se ramènent à une cosmologie de l'éternel retour d'inspiration orphique. Il y a une comparaison à faire de cette conception avec celle qu'on trouve chez Homère et chez Orphée.
Ce qu'on a oublié, c'est quelque chose qui demeure caché ; il y a quelque chose qui demeure, et il y a ce qui demeure mais dont on est séparé : la nostalgie. Lorsqu'on mourait, en Grèce antique, il y avait une fontaine dans le monde souterrain dont on buvait l'eau, et on était, ensuite, tellement gorgé d'oubli qu'on oubliait son passé (1). C'est-à-dire que ce sont des ombres qui peuplent le monde souterrain et qui ont oublié leur passé. Chez Homère, la fontaine d'Oubli a donc pour fonction d'abolir la conscience ; le monde souterrain est donc le monde de l'inconscient. Chez Orphée, la fontaine d'Oubli existe, mais il y a aussi la réincarnation. On boit au moment de quitter le monde souterrain, avant de se réincarner ; il s'agit d'oublier ce qu'on a vu dans la mort. Dans la mort, il y a une connaissance qu'on oublie au moment de se réincarner. S'il y a un désir de mort, c'est parce que la mort donne accès à des connaissances que n'ont pas les vivants. Ce sont des connaissances oblitérées par la conscience. Dans la huitième Elégie à Duino, Rilke dit : Ce que sont les choses, nous ne pouvons pas le savoir, car nous ne vivons pas dans la réalité, pas dans le dehors. L'animal vit dans le dehors, mais l'humain a les yeux retournés ; il ne regarde pas vers le dehors, mais vers le dedans, et ne voit pas ce qui se passe dehors, là où vit l'animal.
Qu'est-ce que ce retournement des yeux ? C'est l'acquisition du langage, c'est-à-dire l'organisation du préconscient. A partir du moment où il acquiert le langage, l'individu subit la castration, c'est-à-dire qu'il renonce aux choses pour accéder aux mots ; par conséquent, les humains vivent dans un monde imaginaire. Nous nous nourrissons de mots ; en d'autres termes, on renonce au réel pour accéder au langage ; la mort, c'est l'abolition du langage, c'est un retour à la réalité. Cela est une pensée orphique (2). Pourquoi Orphée ne doit-il pas se retourner en reconduisant Eurydice ? Pour ne pas voir la réalité.
(1) Jean-Pierre Vernant, « Aspects mythiques de la mémoire et du temps », dans Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Editions François Maspéro, 1982, tome I, p. 80-107, et, plus particulièrement, p. 87-92.
(2) Et l'on comprend, dans ces conditions, que la figure d'Orphée traverse toute l'œuvre de Rilke.
Ce qu'on a oublié, c'est quelque chose qui demeure caché ; il y a quelque chose qui demeure, et il y a ce qui demeure mais dont on est séparé : la nostalgie. Lorsqu'on mourait, en Grèce antique, il y avait une fontaine dans le monde souterrain dont on buvait l'eau, et on était, ensuite, tellement gorgé d'oubli qu'on oubliait son passé (1). C'est-à-dire que ce sont des ombres qui peuplent le monde souterrain et qui ont oublié leur passé. Chez Homère, la fontaine d'Oubli a donc pour fonction d'abolir la conscience ; le monde souterrain est donc le monde de l'inconscient. Chez Orphée, la fontaine d'Oubli existe, mais il y a aussi la réincarnation. On boit au moment de quitter le monde souterrain, avant de se réincarner ; il s'agit d'oublier ce qu'on a vu dans la mort. Dans la mort, il y a une connaissance qu'on oublie au moment de se réincarner. S'il y a un désir de mort, c'est parce que la mort donne accès à des connaissances que n'ont pas les vivants. Ce sont des connaissances oblitérées par la conscience. Dans la huitième Elégie à Duino, Rilke dit : Ce que sont les choses, nous ne pouvons pas le savoir, car nous ne vivons pas dans la réalité, pas dans le dehors. L'animal vit dans le dehors, mais l'humain a les yeux retournés ; il ne regarde pas vers le dehors, mais vers le dedans, et ne voit pas ce qui se passe dehors, là où vit l'animal.
Qu'est-ce que ce retournement des yeux ? C'est l'acquisition du langage, c'est-à-dire l'organisation du préconscient. A partir du moment où il acquiert le langage, l'individu subit la castration, c'est-à-dire qu'il renonce aux choses pour accéder aux mots ; par conséquent, les humains vivent dans un monde imaginaire. Nous nous nourrissons de mots ; en d'autres termes, on renonce au réel pour accéder au langage ; la mort, c'est l'abolition du langage, c'est un retour à la réalité. Cela est une pensée orphique (2). Pourquoi Orphée ne doit-il pas se retourner en reconduisant Eurydice ? Pour ne pas voir la réalité.
(1) Jean-Pierre Vernant, « Aspects mythiques de la mémoire et du temps », dans Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Editions François Maspéro, 1982, tome I, p. 80-107, et, plus particulièrement, p. 87-92.
(2) Et l'on comprend, dans ces conditions, que la figure d'Orphée traverse toute l'œuvre de Rilke.
Par oyseaulx
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| 05/04/2007 01:34
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