La signification du Phédon découle de sa structure.
    Ce que ne signifie pas le Phédon : à une lecture superficielle, on pourrait avoir l'impression que le Phédon est une tentative répétée de démontrer l'immortalité de l'âme, mais on peut se demander si cette impression superficielle suffit pour rendre compte de la structure du texte.
    Ce que signifie le Phédon : le Phédon est le texte dans lequel s'opère, historiquement, le passage de la philosophie, de ce qu'elle était avant le Phédon, à ce qu'elle devient après le Phédon, d'où une double question : Qu'était donc la philosophie avant le Phédon et qu'elle est toujours dans la première partie du Phédon ? Que devient-elle dans le Phédon, mais, surtout, après le Phédon, avec le passage crucial où l'histoire de la philosophie bascule, passage qui va de 99 d 4 à 100 a 8 ? C'est le passage où la philosophie bascule, de ce qu'elle était avant le Phédon, à ce qu'elle devient dans le Phédon.
    Ce passage, c'est le péché originel de la philosophie, c'est la Chute du Philosophe. Cette déchéance du Philosophe, inaugurée par ce passage précis du Phédon, c'est la métaphysique, et, de même que le Christ assure la Rédemption en réparant la faute d'Adam, en philosophie, il y a aussi un Rédempteur, c'est Heidegger ; il répare, deux millénaires plus tard, la faute commise ici par Socrate. C'est la chute dans le logos, ou, plus précisément, la chute dans les λογοι.
    Donc, avant le Phédon, la philosophie est une physique de l'éternel retour ; après le Phédon, elle devient une logique du jugement. La signification du Phédon est qu'il nous fait assister à la naissance de ce qu'on appelle, en logique, un jugement. Qu'est-ce qu'un jugement ? C'est une opération de la pensée par laquelle un attribut se trouve rapporté à un sujet. C'est la résolution d'une difficulté logico-grammaticale qui est de savoir comment un terme peut se dire d'un autre terme. Celui qui soulève cette difficulté, c'est Antisthène le Cynique (1) .
    Ce qui caractérise la physique de l'éternel retour, ce sont les deux points suivants. Premièrement, elle opère à l'aide de huit notions :
la terre
l'eau
l'air
le feu
le sec
l'humide
le chaud
le froid.
Ces notions ont de remarquable que nous traiterions, spontanément, les quatre premières d'entre elles, comme des éléments, qui vont devenir, dans la logique du jugement, les sujets des qualités, et les quatre dernières, comme des qualités, qui vont devenir les attributs des éléments. Deuxièmement, contrairement à ce que nous ferions spontanément, la physique présocratique met tous ces termes sur un même plan ; elle ne distingue pas entre éléments et qualités. C'est en cela que consiste l'éternel retour.
    Ainsi, la distinction entre éléments et qualités va faire, des premiers, des sujets, et, des secondes, des attributs. Elle va avoir pour effet de rendre l'éternel retour impensable. Dans le Phédon, il arrive un moment où les preuves de l'immortalité de l'âme tirées d'une physique de l'éternel retour cessent d'être plausibles, car elles s'effondrent devant les objections (2). Pour sortir de l'impasse, il faut changer radicalement de point de vue en adoptant un point de vue logique, et non plus physique. Puisqu'on n'arrive pas à démontrer l'immortalité de l'âme grâce à la physique, on essaiera avec la logique.
    La physique présocratique affronte ce qui est dans sa réalité. La logique socratique affronte ce qui est par le biais de l'image qu'il projette dans ce qui se dit, dans les λογοι (3). L'acte de naissance de la métaphysique, c'est ce passage de la physique à la logique, donc, de ce qui est dans la réalité, à son image dans le langage. La physique présocratique s'achève dans l'aveuglement, en regardant le Soleil sans précautions. Donc, pour éviter de s'aveugler, au lieu de regarder le Soleil, on regardera son image dans l'eau (4). Si les logiciens ne sont pas des physiciens, c'est qu'ils n'affrontent pas la réalité en face, mais seulement son image dans l'élément aqueux du langage sous la forme de ce qui se dit. Il s'agit d'une mutation radicale de la philosophie, qui cesse d'être prise directe sur ce qui est, pour se transformer en une logique, saisie indirecte de ce qui est, par l'intermédiaire de ce qui se dit (5). Désormais, ce serait psychose que d'essayer d'avoir un accès direct à ce qui est sans passer par les λογοι. Telle est la clôture de la métaphysique.

(1) La problématique de l'attribution apparaît dans le Sophiste, 251 a 5-6 : « Précisons, pour commencer, en quelles circonstances nous donnons toujours plusieurs noms à une seule et même chose ? ». Elle est reprise, en 252 b 9-10, immédiatement après l'exposition des doctrines des « physiciens » Empédocle et Anaxagore. Elle est clairement formulée dans les lignes 251 a 8-b 4 : « Chaque fois, nous supposons qu'il s'agit d'un sujet unique et lui donnons des noms multiples. ». Le « festin pour vieux cons » qui est évoqué en 251 b 7 est interprété, généralement, comme une allusion à Antisthène. La ligne 252 b 2 semble accréditer l'idée que, non seulement Empédocle, mais Anaxagore ait professé l'éternel retour, la phrase ne se laissant pas construire grammaticalement en lui donnant un autre sens ; on la confrontera à Physique, I, 4, 187 a 24.
(2) Cf. Phédon, 85 e 3-88 b 8.
(3) Cf. Phédon, 99 d 4-100 a 8.
(4) Cf. Phédon, 99 d 4-e 8.
(5) Précisons tout ce que ces réflexions doivent à la lecture de Hans-Georg Gadamer, Der Anfang der Philosophie, Stuttgart, 1996, notamment les chapitres IV et V.

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