immortalité de l'âme et éternel retour
leçon du vendredi 4 octobre
La première preuve de l'immortalité de l'âme, dans le Phédon, c'est la preuve fondée sur l'éternel retour, sur l'idée que le contraire naît de son contraire (1). Si la veille ne naît pas du sommeil, tout finira par dormir. Si tout ce qui se fige reste définitivement figé, tout serait déjà figé ; or, il y a encore du mouvement ; donc, il y a un éternel retour. La preuve de l'éternel retour, c'est qu'il subsiste du mouvement : « Si le monde avait une fin, elle eût été atteinte. ».
La première preuve de l'immortalité de l'âme repose donc sur l'idée d'un éternel retour cosmologique ; c'est une preuve qui s'appuie sur l'idée que le contraire naît de son contraire. On pourrait lui objecter le second principe de la thermodynamique : s'il est très facile d'obtenir du froid à partir du chaud, il est beaucoup plus difficile d'obtenir du chaud à partir du froid. Cela est pensé sur le modèle du verre d'eau sucrée de Bergson (2). Bergson veut montrer que le temps est irréversible, que c'est quelque chose qui s'écoule de l'avant vers l'après ; l'éternel retour est incompatible avec cette conception du temps et en suppose une autre, où le temps n'est pas irréversible, mais cyclique, et Bergson veut montrer que le temps présente une structure irréversible. Dans le Politique de Platon, l'Etranger d'Elée suggère qu'après une période pendant laquelle le temps s'écoule de l'avant vers l'après, il y en ait une autre où il s'écoule de l'après vers l'avant ; il dit, notamment : « Les hommes naissent tout faits en sortant de terre et meurent dans le ventre de leur mère. » (3).
Platon, aussi bien que Bergson, s'appuient sur les connaissances scientifiques de leur époque. Pour Bergson, si le temps est irréversible, c'est parce qu'il est créateur ; ainsi, l'évolution qui conduit de l'Eohippus au Cheval prouve que le temps est créateur. En réalité, ce que Bergson prouve vraiment, c'est qu'il y a des processus irréversibles, comme le sucre qui fond dans l'eau. Mais l'argument platonicien en faveur de l'éternel retour serait, en gros, le suivant : Si ce qui est mort provient du vivant, sans que le vivant provienne de ce qui est mort, il en résulterait nécessairement, depuis le temps que cela dure, que tout le vivant serait déjà mort ; or, il se trouve qu'il y a encore du vivant. De même, si le repos se produit à partir du mouvement, sans que le mouvement se produise à partir du repos, tout serait déjà parvenu au repos ; or, nous constatons qu'il y a encore du mouvement. Puisque le mouvement ne s'est pas encore arrêté, il ne s'arrêtera jamais ; il est donc éternel. Si le mouvement n'était pas éternel, depuis le temps qu'il bouge, il se serait arrêté, car cela fait une éternité qu'il s'effectue. L'existence du mouvement apporte, ainsi, la preuve de l'éternel retour (4).
En l'occurrence, Platon s'appuie sur la physique d'Anaxagore. Selon Anaxagore, à l'origine du monde, il y a « toutes choses mélangées ensemble » (5). Anaxagore conçoit la matière comme composée de particules infinitésimales ; que telle était la doctrine d'Anaxagore est prouvé par le Livre premier de la Physique d'Aristote (6). Il y a quatre classes de particules, et, donc, quatre éléments, si l'on veut, mais, précisément, selon Anaxagore, « tout est dans tout ». Il dit ça, parce que si on ne dit pas ça, on ne comprend pas comment les corps se transforment les uns dans les autres ; si la terre se transforme en eau, c'est que cette « terre » était, en réalité, un mélange de particules de terre et d'eau où prédominaient les premières, si bien qu'on ne voyait plus les secondes (7). « Tout est dans tout », parce que « tout naît de tout » (8). La terre se transforme en eau, parce que la terre, c'est déjà de l'eau. Les éléments eux-mêmes sont immortels et le changement des substances les unes dans les autres n'est qu'un fait de perception ; celle-ci aperçoit seulement l'élément statistiquement dominant au sein d'un ensemble molaire. La perception est une grandeur statistique. Il y a, là, une étrange anticipation de la physique statistique de Boltzmann.
(1) Les trois preuves de l'immortalité de l'âme sont les suivantes : 1° la preuve tirée de l'éternel retour (Phédon, 70 c 4-72 d 10) ; 2° la preuve tirée de la réincarnation, ou de l'anamnèse (72 e 1-78 a 10) ; 3° la preuve tirée de la simplicité de l'âme (78 b 4-84 b 7). C'est seulement une fois que la cosmologie de l'éternel retour aura été abandonnée, sous l'effet de la déception éprouvée à la lecture d'Anaxagore (96 a 5-99 d 2), que pourra valoir une preuve logique de l'immortalité de l'âme (100 b 1-107 b 10), dont la validité demeure, toutefois, circonscrite par la « croyance à la logique », d'où le passage final du dialogue, du plan de la logique, à celui de l'eschatologie (107 c 1-114 c 9).
(2) Cf. Bergson, L'Evolution créatrice, p. 9-10.
(3) Politique, 268 d 5-274 e 3 ; voir, plus particulièrement, 269 b 2-3 et 270 e 8-9.
(4) Cf. Phédon, 72 b 8-d 3.
(5) Citation d'Anaxagore, in Phédon, 72 c 5. La même formule est citée, sous une forme syncopée, dans la Physique d'Aristote, I, 4, 187 a 29-30. Il s'agit du fragment (B) 1 de Diels-Kranz, t. II, p. 32, l. 10-16. Le texte complet du fragment est donné par Simplicius, dans son Commentaire sur la Physique, 155, 23 : « Qu'Anaxagore soutient que des homœomères se séparent d'un mélange unique qui les renferme en quantité infinie, tout étant dans tout, tandis que chaque singularité se présente sous l'apparence de celui qui prédomine en elle, c'est ce qui ressort du premier Livre de sa Physique qui commence ainsi : Toutes choses étaient en un seul et même lieu, infinies en nombre et en petitesse, car leur petitesse était, elle aussi, infinie. Et puisque toutes choses étaient en un seul et même lieu, on n'en discernait aucune en raison de leur petitesse, car l'air et l'éther enfermaient toutes choses, eux qui sont infinis tous les deux, car ils sont, eux deux, ce qu'il y a de plus gros dans le mélange, que ce soit pour le nombre ou pour la taille. ». Chaque mot de ce texte a soulevé des volumes entiers de commentaires et l'on pourra se reporter à Anassagora Testimonianze e frammenti, a cura di Diego Lanza, Biblioteca di studi superiori, La Nuova Italia Editrice, Firenze, 1966, p. 186-193, pour se faire une idée de la richesse des lignées interprétatives et de leurs implications.
(6) Cf. Aristote, Physique, I, 4, 187 a 26-188 a 18 ; les lignes 187 a 26-187 b 7 exposent ce qu'Aristote croit être la doctrine d'Anaxagore ; les lignes 187 b 7-188 a 18 en constituent la critique.
(7) Cf. Aristote, Physique, I, 4, 187 a 31-32.
(8) Ibid., 187 b 2.
Par oyseaulx
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| 08/04/2007 00:55
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