La question à examiner est de savoir si le beau est, ou non, fondé sur un concept. Nous savons bien qu'il y a eu, dans l'histoire de l'art, de la littérature ou de la musique, des créateurs et des théoriciens qui ont soutenu, à une certaine époque, que le beau était fondé sur un concept. Si telle chose était belle, c'est parce qu'elle était conforme à son concept. Par exemple, si le corps humain est beau, c'est parce qu'il possède le nombre de vertèbres qu'il faut pour accomplir toutes les fonctions qu'il doit accomplir. En d'autres termes, dans cette conception, la beauté se confond avec la perfection. Et si le beau se confond avec le parfait, c'est parce que la première chose qu'on demande à un objet qui doit être beau, c'est d'être conforme à ce qu'il doit être et un concept est ce que doit être une chose. D'autres auteurs, à d'autres époques, ont fait valoir que cette conception revient à confondre le beau avec l'utile, puisque l'utile est la conformité d'un être ou d'une chose à ce qu'ils doivent être pour accomplir les fonctions auxquelles ils sont destinés, définition très proche de celle que nous donnions précédemment du beau. Dans ces conditions, le souci de séparer radicalement le beau de l'utile conduit ces auteurs à considérer que le beau ne peut pas être fondé sur un concept et que, par conséquent, la beauté ne se confond pas avec la perfection. On reconnaît, là, l'opposition entre les Classiques et les Romantiques. Concrètement, cela voudrait dire qu'une œuvre classique obéit à des règles, tandis qu'une œuvre romantique n'obéit qu'à son créateur. Ainsi, une sonate pour piano classique obéit à un plan rigoureux : quatre mouvements, dont le premier se compose de l'exposition de deux thèmes, suivie d'un développement, puis, d'une réexposition. Inversement, les dernières sonates pour piano de Beethoven nous font assister à une libération totale de la forme, tandis que la Sonate de Liszt témoigne d'une dissolution complète de la forme musicale. On peut donc définir le classicisme comme la doctrine selon laquelle la beauté se confond avec une forme tenue pour parfaite.
    Une telle conception n'est pas, cependant, sans inconvénient. Lorsque le peintre néo-classique Ingres entreprend de peindre la femme idéale (la Grande Odalisque), il lui donne une vertèbre de trop pour qu'elle soit plus belle, ce qui prouve que la plus grande beauté ne coïncide pas avec ce qui est conforme à son concept, car, pour que le modèle fût conforme à son concept, il aurait fallu qu'il possède le nombre de vertèbres prescrit par l'anatomie. Or, Ingres semble avoir considéré qu'elle était plus belle en étant moins conforme à son concept. Donc, la beauté ne se confond pas avec la conformité de la chose à ce qu'elle doit être. Donc, la beauté n'est pas conforme à son concept et, donc, l'esthétique classique est battue en brèche. Qu'est donc le beau, du moment qu'il n'est pas la correspondance à son concept ? Est beau, ce à l'occasion de quoi le sujet se représente une conformité à une fin, alors que, paradoxalement, il ne se représente pas de fin explicite. En d'autres termes, ce qui est beau n'est pas conforme à une fin, mais il est comme conforme à une fin, c'est-à-dire que, lorsque je me représente une belle fleur, le jeu de représentations et de réflexions auquel je me livre se produit exactement comme si ce que je me représente comme beau était conforme à une fin, alors qu'en réalité il ne l'est pas. En effet, le jugement que je formule lorsque je dis : « Qu'est-ce qu'elle est belle, cette fleur... », ça ne m'apprend rien sur la fleur, mais, en revanche, ça m'apprend quelque chose sur le sujet qui se la représente. Il ne s'agit donc pas d'un jugement qui apporte une connaissance de son objet : ce n'est pas un jugement logique, ni un jugement objectif. Il s'agit d'un jugement esthétique et subjectif, qui exprime, non pas une connaissance de son objet, mais l'effet que cet objet produit sur le sujet qui le contemple ; en ce sens, ce jugement est un jugement esthétique, c'est-à-dire un jugement qui n'exprime pas une connaissance, mais un sentiment. Plus exactement, ce jugement exprime une modification qui se produit, au sein du sujet, à l'occasion de la contemplation de la fleur.
    Quelle est la nature de cette modification que subit le sujet à la vue du beau ? Il me semble que le sujet, en cette occasion, prend conscience de quelque chose dont, autrement, il ne prendrait jamais conscience. De quoi prend-il conscience ? La représentation de la fleur détermine les facultés que possède le sujet de se la représenter. Ces facultés sont au nombre de deux : la faculté de sentir et la faculté de penser. D'ordinaire, lorsqu'il s'agit de connaître un objet, c'est la faculté de penser qui détermine la faculté de sentir. Dans la réflexion, au contraire, et, particulièrement, dans la réflexion sur quelque chose qui est beau, la faculté de penser et la faculté de sentir se déterminent, en revanche, toutes seules, librement, de façon à s'accorder l'une avec l'autre, dans la représentation de la fleur, mais en s'accordant, cette fois, librement, spontanément, sans que l'une détermine l'autre. Au lieu que la faculté de penser détermine la faculté de sentir, comme dans le cas de la connaissance, la faculté de penser et la faculté de sentir s'accordent mutuellement, dans le libre jeu de leur spontanéité. Telle est la liberté créatrice de la faculté de juger réfléchissante dans son usage esthétique, car un jugement n'est rien d'autre qu'une relation qu'instaurent  la faculté de penser et la faculté de sentir. Dans ce libre exercice, la faculté de juger, le sujet, qui n'est rien d'autre que cet exercice de la faculté de juger, prend conscience de quelque chose qui lui demeure d'ordinaire caché : à savoir que la faculté de penser et la faculté de sentir sont faites l'une en vue de l'autre. En effet, la faculté de penser et la faculté de sentir ne peuvent, ainsi, s'accorder librement que parce qu'elles sont faites l'une en vue de l'autre et c'est ça, le mystère du beau. La fleur est ce à l'occasion de quoi le sujet prend conscience que la faculté de penser et la faculté de sentir sont faites l'une en vue de l'autre. C'est en cela que consiste le sentiment de plaisir qui accompagne la contemplation du beau ; ce sentiment consiste donc à prendre conscience que la faculté de penser et la faculté de sentir sont faites l'une en vue de l'autre. Moi, qui croyais que le péché originel avait produit une scission irrémédiable entre la faculté de penser et la faculté de sentir, je prends conscience, subitement, qu'il y a un remède à cette scission ; ce remède, c'est le beau, qui nous fait retrouver notre unité primordiale que le péché originel avait dissociée. L'expérience du beau permet une réconciliation entre les deux moitiés en lesquelles s'est trouvée dissociée l'unité primordiale de l'être humain au moment du péché originel, de la Chute. L'unité primordiale, c'est l'intellect intuitif. Mais cette réconciliation demeure, toutefois, symbolique, car cette expérience de la réconciliation demeure sans exemple. En effet, la réconciliation entre la faculté de penser et la faculté de sentir est quelque chose dont il n'y a pas d'exemple, mais, seulement, un symbole, et ce symbole, c'est ce qui est beau. Donc, ce qui est beau est le symbole de la réconciliation entre la faculté de penser et la faculté de sentir. Si je sais ce qu'est un arbre, je possède le concept d'arbre. Si, ensuite, je vois un arbre, au cours d'une promenade, cet arbre est un exemple de ce que je pense dans son concept. Par conséquent, pour qu'il y ait un exemple, il faut que je possède, d'avance, le concept de ce dont il y a un exemple. Il n'y a d'exemple que d'un concept. Or, l'expérience de la réconciliation de la faculté de penser et de la faculté de sentir n'est pas un concept, mais un jugement réfléchissant, c'est-à-dire un jugement dans lequel la faculté de sentir n'est pas déterminée par un concept, c'est-à-dire par la faculté de penser. Donc, puisque nous n'avons pas de concept, mais un jugement réfléchissant, nous ne pouvons pas avoir, non plus, d'exemple, puisqu'il n'y a pas de concept ; donc, nous avons un symbole ; ce symbole, c'est le beau. Un symbole, c'est un exemple de ce dont il n'y a pas d'exemple.

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