Quand je suis devant une fleur, je me livre à deux considérations. Je relève, dans la fleur, deux aspects fondamentalement différents, premièrement, une finalité objective, qui n'est pas le beau, et, deuxièmement, une finalité subjective, qui est le beau. Ce qui est constitutif du beau, c'est une relation finale qui a, pour fin, le sujet qui contemple ce qui est beau.
    La finalité objective de la fleur que je contemple consiste en ceci. Je constate que la fleur est composée de plusieurs parties, appelées organes. Nous avons le droit de penser que les organes sexuels masculins de la fleur, les étamines, sont faits en vue de l'organe sexuel féminin, le pistil, et inversement. La réciprocité des termes de la relation consiste en ce que chacun est, simultanément, moyen et fin, l'un par rapport à l'autre ; tel est le cas des organes d'un corps vivant. Par exemple, si mes poumons cessent de respirer, mon sang s'arrêtera de circuler, mais, inversement, si mon sang s'arrête de circuler, mes poumons s'arrêteront de respirer. La relations qu'entretiennent les poumons et le cœur est une relation de réciprocité.
    Une organisation est un ensemble d'organes qui sont, tous, simultanément, moyens et fins, les uns par rapport aux autres. Nous avons vu que, d'une façon générale, la finalité objective consiste en ce que quelque chose ne peut exister si l'on n'admet pas qu'il est le résultat d'une intention consciente. Mais ce qui caractérise, particulièrement, la finalité interne, c'est le fait qu'elle porte sur des éléments qui se trouvent en présupposition réciproque, en d'autres termes, il s'agit d'une relation entre des moyens et des fins qui est une relation réversible. Dans le cas d'une finalité externe, il n'y a pas cette réciprocité.
    En me disant tout ceci, je me dis aussi que de si beaux organes comme le pistil et les étamines d'une fleur, ses pétales aux chatoyantes couleurs pour attirer les insectes qui transportent le pollen qui va féconder la fleur, tout cela n'existe pas par hasard. La relation de finalité est, au fond, à trois termes : le pollen vient d'un insecte qui l'apporte d'une autre fleur, la couleur des pétales est faite pour attirer les insectes, les insectes sont faits pour le pollen, le pollen est fait pour le pistil. Donc, ce pistil et ces étamines ne naissent pas au hasard, mais ne peuvent exister que si l'on admet qu'ils sont le résultat d'une intention consciente. Ce qui prouve qu'il y a une intelligence à l'origine de ces dispositions, ce sont les éléments qui sont disposés les uns en vue des autres, c'est-à-dire en vue d'une fin qui dépasse chacun d'eux.
    Maintenant, dire que cette finalité objective, que nous repérons, dans la Nature, sous la forme d'une fleur, d'un organisme ou d'un être vivant, est, seulement, idéelle, et non pas réelle, cela veut dire, deux choses en même temps : premièrement, je ne puis me représenter une fleur, avec la finalité qui règne entre ses différentes parties, sans y voir le résultat d'une intention consciente, donc, comme le produit d'une intelligence divine ; je ne peux me représenter une fleur sans y voir une création de Dieu, parce qu'il est le seul être intelligent capable de concevoir le tout avant les parties ; deuxièmement, en même temps, rien ne m'autorise à affirmer que Dieu existe et cette finalité ne présente aucun indice qui me ferait penser qu'elle est réelle ; cela veut dire que cette manière dont je me représente une fleur ne correspond pas nécessairement à la réalité.

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